L’Histoire et la dentelle | Le Devoir

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À écouter le Bye Bye 2018, on pouvait parfois avoir le sentiment que le Québec vivait loin du monde. En 2018, ce dernier a été déchiré par la révolte des gilets jaunes, l’élection de Jair Bolsonaro au Brésil, le triomphe des populistes italiens et la montée des nationalismes un peu partout dans le monde. Mais de cela, on n’entendit pas vraiment parler dans cette émission culte par ailleurs souvent hilarante. Les gags les plus percutants portant toujours sur des sujets éminemment provinciaux.

Il faut dire que, pour nos élites artistiques shootées aux hormones du gauchisme culturel américain, le monde semble parfois se résumer à l’hyperprésident Trump. Sans oublier les ridicules polémiques sur l’« appropriation culturelle ». Comme si l’actualité de l’oncle Sam et ses modes idéologiques suffisaient à combler notre soi-disant insatiable besoin d’« ouverture sur le monde ».

L’année qui s’achève n’avait pourtant rien de l’univers vaporeux fantasmé par Justin Trudeau. Elle aura fait mentir tous les prophètes de la mondialisation heureuse et du rêve post-national. Là où les nations devaient continuer à se fondre dans un même creuset progressiste et multiculturel, elles se sont entrechoquées, réveillant un sentiment national et identitaire que certains croyaient disparu.

Lors de l’élection du jeune et brillant « sauveur » de l’Europe qu’était Emmanuel Macron il y a un an à peine, qui aurait prévu que, deux Noëls plus tard, des milliers de gilets jaunes réveillonneraient aux ronds-points de Toulouse, de Rouen et de Béziers ? Et qui pouvait prévoir qu’ils le feraient en brandissant le tricolore et en chantant la Marseillaise, comme en 1989 ? Dans les marchés de Noël, la semaine dernière à Paris, la morosité de ces dernières années semblait s’effacer. Comme si les Français découvraient avec un certain bonheur que la France est toujours… la France !

Or, la révolte des gilets jaunes n’est que la dernière en date. Elle fait écho à celle des Italiens qui ont porté en mars dernier une coalition populiste à la tête du pays. Au coeur de cette fronde, on trouve la même colère des mêmes perdants de la mondialisation contre une Europe qui cherche à diluer toujours un peu plus les nations qui la composent. Ici aussi, ce sont les régions abandonnées qui ont pris la direction du mouvement pour en découdre avec ces élites prêtes à sacrifier sur l’autel de la mondialisation les règles nationales et les frontières qui assuraient jusque-là la protection des classes moyennes.

Au Royaume-Uni, un an plus tôt, le Brexit avait été le premier à illustrer ce que le politologue David Goodhart appelle si joliment la révolte des « gens de quelque part » contre ceux « de n’importe où ». Tout se passe comme si les nations du Vieux Continent, revenues du mirage européen, étaient en voie de renationalisation. À commencer par les Allemands, qui sont les premiers à transiger directement avec Pékin et Washington chaque fois que leurs intérêts vitaux sont en jeu. Même s’il revêt des formes plus erratiques qu’ailleurs, le retour du protectionnisme aux États-Unis est à inscrire dans cette vague de fond dont personne ne sait où elle pourrait nous mener en 2019.

 

Havre de paix dans un monde en chambardement, le Québec n’est pas pour autant à l’écart de ces grandes manoeuvres. À quoi a-t-on assisté le 1er octobre dernier sinon au rejet du gouvernement le moins nationaliste de notre histoire depuis Alexandre Taschereau ? En lieu et place, les électeurs ont porté au pouvoir un premier ministre qui se veut, pour l’instant du moins, le représentant du nationalisme historique des Québécois.

Un autre fait majeur nous relie étroitement au reste de la planète. Au Québec comme dans le reste du monde occidental, la gauche semble devenue incapable d’incarner la nation. C’est une des raisons principales de son déclin, pour ne pas dire de sa disparition. Les débats ésotériques sur le « genre » et l’« appropriation culturelle » ne sont que l’illustration la plus caricaturale de cette gauche en apesanteur coupée de la réalité.

En France, la jacquerie des gilets jaunes a confirmé ce déclin. En pleine révolte des ronds-points, alors même que le président était déstabilisé et que la violence éclatait à Paris, la gauche (toutes tendances confondues) ne rassemblait que 24 % d’intentions de vote. On comprend dès lors qu’elle n’a pas réclamé la dissolution de la chambre. En Italie, cette même gauche est pratiquement disparue de la carte électorale. En Allemagne, son déclin amorcé depuis 20 ans semble impossible à freiner.

Si les causes sont multiples, notons qu’à l’usage, le compromis social démocrate ne semble pas aller de soi avec l’ouverture tous azimuts des frontières. « Aussi longtemps que la gauche rusera avec la question de l’immigration au lieu de l’aborder de front, elle se heurtera à la défiance de sa base naturelle », écrivait récemment dans Marianne l’historien des gauches françaises, Jacques Julliard.

Ce retour des nations aussi bien en Europe qu’en Amérique n’est pas sans susciter des inquiétudes. Après 30 ans d’une mondialisation exacerbée, les classes dirigeantes sauront-elles négocier les compromis nécessaires pour éviter le pire ? La réponse en 2019… mais sachons que l’Histoire fait rarement dans la dentelle.

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