Les Québécois et les Franco-Ontariens partagent une mémoire et un avenir

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Le drapeau franco-ontarien hissé devant l’hôtel de ville de Saguenay; des centaines de manifestants, dont des élus municipaux, provinciaux et fédéraux dans les rues du Québec pour démontrer leur soutien envers les Franco-Ontariens; le recteur de l’Université de Montréal appuie publiquement le maintien de l’Université de l’Ontario français. Qui l’eût cru ?

Les récentes démonstrations d’appui à la cause franco-ontarienne en étonnent plusieurs, et pour cause. […] Pour certains, cet élan de solidarité spontané répond à un sentiment d’indignation quant à la montée d’une droite intransigeante qui fomente la francophobie et menace les droits acquis obtenus par la minorité francophone après de longues années de lutte. Pour d’autres, cette solidarité témoigne plutôt d’une longue mémoire en partage issue des expériences historiques formatrices de la nation canadienne-française. Pour Michel Bock et Martin Meunier, la question franco-ontarienne est indissociable de celle du Québec, car « au fond, elle engage aussi celle du Québec, car c’est le principe même de la dualité nationale du Canada, comme toujours, qui est en jeu ».

Le récit de la nation… au pluriel

[…] Depuis la Révolution tranquille, Québécois et francophones hors Québec semblent avoir emprunté différents chemins pour imaginer et mettre en récit la nation. Alors que certains ont professé la mort du Canada français et l’émergence d’une francophonie plurielle, d’autres, comme Gérard Bouchard, ont plutôt parlé d’une évolution « normale » vers une nation purement québécoise, « le berceau d’une modernisation spectaculaire de notre société ». Mais se pourrait-il qu’au-delà de cette provincialisation des identités et des projets nationaux, Québécois et Franco-Ontariens partagent encore et toujours une « même âme » et un « même principe spirituel » ?

C’est la question à laquelle nous nous sommes intéressés au cours des deux dernières années en sondant la conscience historique de plus de 600 jeunes francophones du Québec et de l’Ontario en leur demandant de nous raconter l’histoire des francophones au pays (étude à paraître aux Presses de l’Université d’Ottawa).

Résultats ? Les jeunes des deux provinces partagent une histoire commune qui commence par la découverte — ou la redécouverte pour certains — de l’Amérique par les explorateurs français et le début du régime colonial. Cette histoire commune s’achève dès lors avec la Conquête, alors qu’on assiste à une réorientation des récits. Ceux des jeunes québécois se replient essentiellement sur le territoire provincial, tandis que ceux des jeunes franco-ontariens racontent une histoire centrée sur le Canada et/ou l’Ontario français dans le cadre fédéral canadien.

Beaucoup de récits des jeunes franco-ontariens s’appuient néanmoins sur des faits, événements et personnages qui sont issus de moments communs, notamment pendant l’époque de la Nouvelle-France, qui est la période la plus citée dans les récits. Toutefois, peu de jeunes québécois connaissent ou se réfèrent aux événements qui touchent les francophones hors Québec ; aucune référence à Montfort ou au Règlement 17. En ce sens, le partage mémoriel semble s’opérer des Franco-Ontariens vers le Québec et non l’inverse.

L’adversité francophone

Fait intéressant. Au-delà des différences entre les contenus historiques, on retrouve la prégnance d’une structure d’organisation mentale, d’un schéma narratif qui est largement partagé par les deux groupes sondés, celui de « l’adversité » et de la lutte des francophones pour leurs droits et leur langue. Pour représenter cette adversité, les jeunes choisissent des événements différents dans leur trame narrative, mais qui jouent un même rôle de marqueur de sens de l’expérience collective : la Conquête et la rébellion des Patriotes de 1837-1838 pour les Québécois, et le Règlement 17 et la bataille pour l’hôpital Montfort pour les Franco-Ontariens. Dans un cas comme dans l’autre, ces événements permettent de raconter l’évolution historique de leur communauté dans le temps sous la forme d’une vision parfois optimiste, parfois pessimiste, mais surtout mitigée et prudente quant au devenir de leur collectivité en Amérique. Tant pour les uns que pour les autres, l’avenir demeure incertain et la vigilance est de rigueur.

La présente solidarité quant à l’abolition de l’Université de l’Ontario français et du Commissariat aux services en français ne fait que confirmer cette orientation du parcours historique. Si les Québécois sont peu familiarisés avec ces luttes, ils comprennent néanmoins leur portée. Ils peuvent aisément les transposer dans leurs propres réalités québécoises et, du coup, les inscrire dans leur vision narrative de l’adversité rencontrée au fil du temps. Par cet acte de transposition, ils sont à même de partager avec les Franco-Ontariens une mémoire de l’aventure francophone et possiblement un désir, une volonté de poursuivre cette aventure collective.

Depuis le XIXe siècle, le Canada français a connu de nombreux bouleversements sociaux, politiques, culturels, migratoires, et économiques qui ont creusé sans cesse l’écart entre les francophones du Québec et ceux de l’Ontario et du reste du pays. Mais notre étude révèle que cet écart n’est pas une rupture mémorielle ou de destin. Encore aujourd’hui, la francophonie nord-américaine continue d’être traversée par des tensions et des défis qui singularisent son cheminement et lui font prendre conscience de sa fragilité. La dualité nationale et le désir de « faire société », pour reprendre les mots du sociologue Joseph Yvon Thériault, sont depuis plus de 400 ans au coeur du projet sociétal des francophones du pays, qu’ils vivent à Saguenay ou à Sudbury. Dans le contexte actuel, la question qu’il nous semble pertinent de poser est la suivante : est-il possible d’imaginer une société francophone dont l’aventure historique variée et variable offre à tous ses membres des possibilités communes pour son devenir ? Revoir l’expérience canadienne francophone sous l’angle des possibilités, telle est selon nous la perspective qui autorise à (re)découvrir un horizon d’attentes possibles.

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