Le mea culpa de Robert Lepage

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En lisant la lettre ouverte de Robert Lepage, j’ai eu l’impression de me trouver devant une autocritique comme celle que les régimes totalitaires ont utilisée pour parvenir à faire taire les voix dissidentes. Je pouvais presque l’entendre murmurer : « S’il vous plaît, ne m’en voulez pas, pardonnez-moi, je ne le ferai plus. »

Ce mea culpa est très affligeant, puisqu’il crée un funeste précédent, montrant aux autres artistes que leur imaginaire doit rendre maintenant des comptes au politique. La société civile, par les bons soins de groupes de pression, a repris le flambeau. Ce n’est plus nécessaire de vivre dans un régime totalitaire pour que la création artistique soit dûment encadrée, qu’elle reçoive le sceau de la rectitude politique, en dehors de laquelle nul ne peut créer.

En mai 1968, en France, un des slogans des manifestants affirmait dans les rues : « L’imagination au pouvoir ! » C’était politiquement lumineux.

Nous évoluons maintenant dans un contexte qui livre les artistes pieds et poings liés à la grisaille du politiquement correct. La pensée totalitaire étouffe encore très efficacement ceux qui cherchent à créer dans la liberté.

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Robert Lepage, Albert Memmi et l’appropriation culturelle

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La réaction repentante de Robert Lepage du 28 décembre dernier au sujet des critiques et de la manifestation qu’avait suscitées son association avec le spectacle SLĀV mérite un effort d’élucidation. Il avoue humblement ne pas avoir su quoi répondre sur le coup et, tout en répondant maintenant, ne pas se sentir en terrain solide. Faire référence à Albert Memmi et à son essai percutant, Portrait du colonisé (1957), m’apparaît éclairant pour comprendre l’imbroglio dans lequel Lepage se trouve placé.

Memmi, dans son essai, cherche à saisir la dynamique qui s’instaure dans une situation de domination entre le groupe dominant et le groupe dominé. Tunisien d’origine juive, Memmi a connu la colonisation française, mais dans une position singulière. Il ne faisait partie ni du groupe dominant, le colonisateur français, ni du groupe dominé, le Tunisien arabe. En tant que juif, il était subordonné au colonisateur, mais il n’était pas pour autant considéré comme inférieur, comme l’Africain arabe. Il a pu ainsi observer avec un certain recul les réactions possibles en situation coloniale, qu’il a par la suite généralisées à toute situation de domination dans son essai L’homme dominé (1968).

Du point de vue de Memmi, Lepage fait partie du groupe des dominants, les « Blancs » dans ce cas-ci. Cependant, dans tout groupe dominant il y a une minorité qui refuse de jouer le jeu, c’est-à-dire qui désapprouve le traitement que son groupe fait subir aux dominés, les « Noirs » dans ce cas-ci. Le spectacle SLĀV, de ce point de vue et pour ce qu’on en sait, serait d’une certaine manière un réquisitoire antiesclavagiste en faisant entendre la voix des dominés, esclaves d’hier comme d’aujourd’hui.

Memmi a rencontré des Français en Tunisie qui, comme Lepage, dénonçaient à l’époque la colonisation française. Il les appelle les « colonisateurs qui se refusent ». Il s’agissait d’une frange des dominants qui sympathisait avec le groupe dominé. C’était la posture de Lepage en créant SLĀV. Il voulait ainsi faire entendre la voix des sans-voix.

Un transfuge

Chez les dominés, quelqu’un de l’autre bord qui prend fait et cause pour eux s’avère un allié inattendu, et il brouille les cartes en quelque sorte. Il s’ensuit un malaise certain. C’est ce qu’a ressenti Lepage même si on l’a reçu avec civilité. Memmi expliquerait cette réaction par le fait que, malgré toute sa bonne volonté, Lepage est vu comme un transfuge. Il demeure un « Blanc » qui continue à profiter de tous les privilèges rattachés à sa condition, comme le fait qu’il soit extraordinairement plus aisé pour lui de se faire une place dans la société en général, et dans le monde de la culture en particulier. Cela explique sans doute que certains de ses pourfendeurs n’y soient pas allés de main morte au début de la controverse avec des accusations de racisme, et plus généralement d’appropriation culturelle, comme une spoliation de leur identité.

Les représentants afro-descendants qui ont rencontré Lepage, selon ce qu’il nous rapporte, ont adopté une position de dialogue franc avec lui. Ce dernier a réagi, entre autres, en leur proposant de leur faire une place dans sa propre compagnie, Ex Machina. Memmi y aurait vu une situation inédite, car le dominant qui se refuse dans une situation de domination classique n’a pas la marge de manoeuvre requise ou le pouvoir pour renverser la vapeur en faveur des personnes ostracisées. Dans ce cas-ci, on peut penser que tout le milieu culturel « blanc » ne va pas nécessairement le suivre.

Memmi constate que le dominant qui se refuse, comme Lepage, qui se montre, en d’autres mots, sensible à la cause du groupe dominé, n’est pas pour autant au bout de ses peines. Ce que demandent d’abord et avant tout les représentants du groupe dominé, ce n’est pas qu’on parle d’eux, mais qu’on leur donne l’espace créatif nécessaire pour qu’ils puissent parler d’eux eux-mêmes.

À ce moment-ci, il y a tout de même quelques réponses qu’il me semble possible d’apporter pour éclaircir le débat. Est-ce qu’on a le droit de manifester contre un spectacle comme celui de SLĀV ? Certainement. Est-ce qu’on doit se réjouir de l’annulation de ce spectacle ? Certainement pas, si on croit à la liberté d’expression. Est-ce que c’est se censurer que de soumettre au préalable son texte de création à ceux et celles qu’on prétend représenter ? Dans la même veine, devrait-on s’obliger à respecter un quota profilé dans un spectacle ? Cette fois, la réponse ne peut pas être tranchée en un mot ou deux. Est-ce qu’on peut témoigner de la souffrance des autres ? Pourquoi pas ? Il me semble que c’est déjà un pas vers la réconciliation. Est-ce que cela peut se faire sans impliquer les gens concernés ? Bien sûr, mais alors ces derniers ont le droit de réagir, et nous devons accepter de les entendre. C’est ce à quoi Lepage s’est engagé, et on ne peut que s’en réjouir.

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Mea culpa de Robert Lepage: un geste réparateur

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Les bilans de fin d’année ne manquent pas de rappeler, avec raison, combien le Québec s’est déchiré cet été autour d’une tempête nommée SLĀV. On n’oublie pas aisément ces écartèlements, particulièrement lorsqu’ils ont pour socle la culture, l’identité et la diversité. Ajoutez à cela quelques étiquettes chocs telles racisme ou censure et la marmite surchauffe. C’est exactement le souvenir que laisse la canicule culturelle de 2018. Une surchauffe, des emportements, de l’exagération, une totale absence de dialogue, un débat stérile. On ne sort pas indemne de ces épisodes-là. Mais peut-on en sortir grandi ? Apparemment, oui.

On peut en effet ajouter un chapitre posé et réconciliateur à la saga de l’été. Voilà précisément ce que permet la lettre-confession diffusée vendredi par Robert Lepage. Main tendue, conversation constructive, geste réparateur : autant d’ingrédients qui ont cruellement manqué aux échanges de l’année et que le dramaturge glisse en offrandes de fin d’année. Elles sont les bienvenues.

Lors de ses premières représentations dans le cadre du Festival international de jazz de Montréal (FIJM), la théâtralisation de chants d’esclaves américains, fruit des esprits créateurs de Robert Lepage et de Betty Bonifassi, provoqua grogne et protestations sur deux points qui servirent ensuite d’ancrage à la tempête sociale : l’appropriation culturelle et la représentativité sur scène des artistes noirs. Sur les deux sujets, et dans les deux camps, des arguments solides furent présentés, mais sur le fil conducteur de l’émotivité, et gonflés par la vague intempestive des réseaux sociaux et des médias, ils prirent trop souvent l’allure d’invectives. Lorsque le FIJM annula les représentations de SLĀV, c’est de censure qu’il fut question, avec la liberté créatrice attaquée de front. La tempête connut alors ses plus fortes bourrasques.

Voilà le « bruit » auquel Robert Lepage fait allusion lorsqu’il intitule sa missive « SLĀV, une année de bruit et de silence ». Le « silence », c’est le sien. On lui reprocha, ici même d’ailleurs dans cette tribune, de n’avoir pas pris la parole pour expliquer sa démarche. Mais, confie-t-il avec beaucoup d’humilité, encore fallait-il qu’il sache comment articuler sa pensée sur ces questions hautement complexes et d’une grande délicatesse. « Même aujourd’hui, bien qu’elle ait évolué, ma position est encore loin d’être claire. »

Avec le recul, on peut maintenant mieux comprendre combien adopter une posture « claire » en plein tumulte relevait de la mission impossible. Même aujourd’hui, alors que la poussière est retombée, bien malin celui qui pourrait tirer un exposé définitif et sans appel sur l’enjeu de l’appropriation culturelle, particulièrement dans le contexte qui est le nôtre. Il faut du temps, de l’écoute, un dialogue.

Pour l’artiste Lepage, les effets de cette pause furent majeurs. Il a rencontré ses détracteurs (le collectif SLĀV Résistance) début novembre. Le dialogue non seulement fut possible, mais fut riche. À quelques jours d’une reprise des représentations de SLĀV — vue à ce jour par un nombre minimal de spectateurs —, Lepage concède « maladresses et manques de jugement », reconnaît que l’oeuvre aurait pu être plus « aboutie », constate une adéquation entre les problèmes dramaturgiques et éthiques de l’« odyssée théâtrale ». Sa réflexion l’a porté à des actions concrètes, qu’il faut aussi saluer : réécriture et révision du contenu de la pièce, invitation faite aux membres de SLĀV Résistance d’assister aux répétitions et d’échanger avec le public, et promesse de changements au sein de sa compagnie Ex Machina pour une meilleure représentation de la diversité. La tempête n’aura pas été vaine si elle ouvre sur une telle prise de conscience de la part d’un joueur d’importance tel que Robert Lepage. Cette prise de parole, il en est certes très conscient, pèsera lourd dans la balance réconciliatrice.

On peut attraper au passage dans cette lettre-confession quelques messages subliminaux savoureux. Comme les coups de griffe destinés aux médias, qui ne sont pas superflus, car il est vrai que la surenchère dans l’opinion a fini par déformer le réel. Le dramaturge note aussi qu’une des conséquences de son silence est que ses défenseurs lui ont parfois prêté des opinions qu’il n’avait guère, comme quoi dans cette « affaire », tout fut dit et trop fut dit. Ces aveux, qui passent sous silence la pièce Kanata, ne règlent pas tout et n’ont pas cette prétention. Mais ils sont assurément inspirants et pédagogiques. Pour la suite, à la manière Lepage, optons pour le débat plus que l’escarmouche.

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