Lettres de philo | Le Devoir

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Je ne sais pas comment je pourrais vivre sans la philosophie. Je l’ai découverte il y a plus de trente ans, à ma première session de cégep, et, depuis, je n’ai cessé de la fréquenter avec bonheur. La philosophie m’aide à vivre. Elle demeure, cependant, une compagne exigeante. Les œuvres de ses maîtres ne se donnent jamais sans nous imposer un effort. Je ne crois pas, d’ailleurs, ceux qui affirment lire et comprendre facilement Descartes ou Marx. Devant les monuments de l’histoire de la philosophie, je ne plastronne pas ; je cherche des portes d’entrée.

Ces voies de passage, ce sont des commentateurs pédagogues, depuis trois décennies, qui me les offrent. Quand je lis un grand philosophe avec peine, je me tourne vers ces quelques précieux éclaireurs que je garde toujours à portée de main. J’ai, en la matière, mes préférences.

Le chef-d’œuvre, dans le genre, est le Sagesses d’hier et d’aujourd’hui (Flammarion, 2014) de Luc Ferry. Ce dernier, ancien ministre de l’Éducation en France, n’est pas toujours à la hauteur dans son rôle de commentateur politique, mais il brille comme pas un dans ses habits de prof de philo.

À ses côtés, dans mon viatique de lecteur, se trouvent Roger-Pol Droit, dont la Brève histoire de la philosophie (Champs, 2011) est un modèle de vulgarisation, l’Allemand Robert Zimmer, dont Le grand livre des philosophes (Pluriel, 2016) s’avère à la fois charmant et très éclairant, et André Comte-Sponville, avec son indispensable Dictionnaire philosophique (PUF, 2013) et ses lumineuses Présentations de la philosophie (Le livre de poche, 2002). Au Québec, la décapante Histoire d’idées (Liber, 2000), du regretté Laurent-Michel Vacher, demeure une stimulante référence.

Je suis bien équipé, donc, pour explorer les classiques de la philosophie, mais je reste preneur de toute nouvelle proposition qui me permettrait d’enrichir mon gréement. Les ouvrages d’introduction à la philosophie ne manquent pas. Seulement, pour mériter de figurer dans un palmarès du genre, ils doivent se démarquer, trouver la manière.

Une astuce pédagogique

Avec Sincèrement vôtre (Poètes de brousse, 2018, 240 pages), René Bolduc, professeur de philosophie au collégial, en propose une, particulièrement originale. Inspirée par la série Devoir de philo, publiée dans nos pages depuis des années, « la petite introduction épistolaire aux philosophes » conçue par Bolduc regroupe des lettres fictives, rédigées par les grands penseurs de la tradition et adressées à des personnalités ou à des groupes de notre époque.

Voltaire, par exemple, écrit aux gens de La Meute pour leur faire une leçon de tolérance, Rousseau explique à Kim Kardashian la différence entre le sain amour de soi et le malsain amour-propre, Camus rappelle à un jeune tenté par le terrorisme que « l’injustice que l’on subit n’absout pas le crime que l’on se croit autorisé à commettre », et Épictète invite les enragés du volant à se calmer le pompon.

Comment transmettre un savoir tout en suscitant un certain intérêt ? Comment convaincre qu’on a affaire à un savoir vivant, non desséché, à une pensée actuelle, non dépassée ? C’est bien de connaître ce qui a eu lieu, une fois, dans le passé lointain, mais c’est encore mieux d’engager un dialogue fructueux avec la pensée essentielle et d’écouter ce qu’elle a à nous léguer. 

Avant de s’y adonner lui-même, Bolduc a proposé l’exercice à ses étudiants. Ce fut un succès, confie-t-il. Je n’ai pas de difficulté à le croire. Le grand intérêt de cette astuce pédagogique est qu’elle permet, selon une formule de Lévinas mise en exergue par Bolduc, de mêler les grands philosophes « aux préoccupations de l’heure » et de faire ressortir leur éternelle actualité.

Pour que l’exercice soit réussi, il faut, évidemment et d’abord, avant de le personnifier, lire le philosophe retenu avec attention, se préoccuper, ensuite, de l’actualité de notre monde et trouver, enfin, dans un véritable effort de pensée, un lien pertinent entre la première étape et la seconde. C’est exigeant et formateur, tout en étant ludique. Voilà un magnifique exemple d’innovation pédagogique qui n’a pas besoin de passer par des gadgets électroniques pour susciter l’intérêt.

Arendt et les multinationales

Je ne sais pas à quoi pouvaient ressembler les textes écrits par les élèves de Bolduc. Je constate, cependant, que les 27 lettres rédigées par le professeur et réunies dans Sincèrement vôtre s’avèrent convaincantes.

C’est le cas, notamment, de celle dans laquelle Hannah Arendt écrit aux grandes compagnies. En 1963, la philosophe montrait que le fonctionnaire nazi Eichmann avait nourri le mal absolu en toute bonne conscience, en érigeant en code de conduite universel l’obéissance aux ordres d’Hitler. Bolduc se met dans la peau d’Arendt et lui fait dénoncer les firmes multinationales d’aujourd’hui qui, au nom de la quête du profit, se croient tout permis, autant la réduction en esclavage des enfants mineurs africains que les ravages environnementaux. Les actionnaires, aujourd’hui, incarnent la banalité du mal.

Tous les philosophes personnifiés dans ce livre, à l’exception de Charles Taylor, sont morts. René Bolduc, grâce à son art pédagogique, fait la preuve qu’ils nous parlent encore.

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