Chronique de Josée Blanchette: «Les lutins de Zoomba»

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Les lutins m’ont toujours fascinée. Je crois que c’est ce côté à la fois vieillard et enfantin, dévoué et doux mutin, affairés par une cause qui les dépasse.

— Ça ne te dérange pas, Zoomba, que je te présente comme un lutin ?

— Non, dit-elle en expirant la fumée de sa cigarette par la porte de la cuisine. Ça doit expliquer pourquoi j’ai pas de sexualité.

C’est une réplique typiquement Zoomba. Danielle Létourneau, la comédienne sous le pseudo, a fait la LNI, vous ne la prendrez jamais à court de répartie. Ni de cire d’abeille ces jours-ci ; une véritable ruche s’est installée dans sa cuisine.

Parce que Zoomba, c’est le lutin vert antiplastique qui a décidé de réparer le monde à hauteur de ses capacités, celles d’une alchimiste débrouillarde (très) mais pas (trop) en moyens.

La COP24, c’est trop gros, trop figé dans le pergélisol économique qui n’attend que son propre effondrement. Distribuer des pellicules alimentaires de coton trempées dans la cire et la résine pour remplacer le Saran qui colle, c’est sa façon de changer le monde, une abeille à la fois. Il n’y a que des preuves d’amour, dit-on.

Zoomba n’en est pas à sa première action terroriste socialement acceptable. Parce qu’offrir des bouts de tissu badigeonnés à la cire, cela peut être perçu comme un geste agressant ou invasif. Yep.

« “ Est-ce que les gens vont se méfier ? Pourquoi elle me donne ça, elle ?” Tu es obligée d’expliquer le don. C’est politique. Moi, je le fais aussi pour lutter contre la pauvreté. Y’a plein de gens qui ne peuvent pas se payer les pellicules en cire d’abeille, mais ça coûte rien à faire. » Ça coûte le temps d’aller chercher la cire, la résine, l’huile de jojoba. Ça coûte le tissu à couper, l’énergie d’ameuter ses amis Facebook et d’y sacrifier ton samedi. Ça ne prend presque rien, sauf l’essentiel : être imaginatif, se mettre à pause, ouvrir sa porte, fournir le café, les biscuits maison et même la soupe. Ça coûte un bras et un grand coeur, le four à 250 °F. C’est ça, un lutin.

Quartier général

Zoomba est convaincue qu’on change le monde par la contamination positive, par l’action communautaire. « Je me fais traiter de vieille communiste, mais je me retrouve avec une file de personnes que je ne connais pas à la porte et qui veulent apprendre à faire du film alimentaire », constate cette ex-punk dure à cuire mais facile à faire fondre. Ses disciples viennent aussi renouer avec la résistance, s’unir, tisser des liens.

Dans la salle à manger, une machine à coudre et une surjeteuse n’attendent que les patrons zéro déchet. Le quartier général en a vu d’autres.

Il n’est pas très compliqué de retrouver notre humanité. Nous devons lever le pied et nous connecter avec autrui.

Sa méthode de rallier-coordonner-inspirer a déjà fait ses preuves en 2015 lorsqu’elle a démarré le mouvement « 25 000 tuques », tricotées à la mitaine et destinées à réchauffer les têtes de réfugiés syriens. « Même Obama a parlé de nous, rappelle Zoomba. C’est devenu un grand geste. La Croix-Rouge, les douaniers, le Musée McCord, les écoles, tout le monde embarquait. Ça m’a prouvé que les pas niaiseux étaient plus nombreux. »

Plus nombreux que les autres que nous ne qualifierons pas, parce que c’est Noël et que ce ne serait pas tout à fait chrétien. « C’est certain qu’on ne sauvera pas la planète avec des brosses à dents en bambou, mais on va être obligés de changer nos habitudes. Faut apprendre à avoir du fun à vivre comme ça. Si on ne fait pas ça là, quand ça va nous arriver, on va faire quoi ? »

Zoomba se considère comme une dystopique débrouillarde. Elle n’a jamais possédé de permis de conduire, elle utilisait des couches en coton pour ses deux enfants devenus bien grands, mais constate surtout qu’il y a une perte de savoir qui s’est installée dans notre société du tout-fait, tout-obsolescent, tout-jetable.

Elle a fait le voeu de ne plus acheter ce qu’elle peut fabriquer. Presque un voeu de chasteté capitaliste. Catégorie don de soi ou défi de Cercle de fermières.

Aujourd’hui, aux fourneaux, y’a le copain JF qui est passé fabriquer ses cadeaux, trempe son pinceau dans la cire et ses lèvres dans le vin rouge tout en devisant sur la vie, le sport pis le trafic. Nous sommes dans l’être et l’agir.

M’a juste l’expliquer une fois : tu peux dire que je suis une wannabe Martha Stewart du pauvre ou une McGyver du torchon

Fluffy à l’intérieur

« Les mouvements, faut que ça parle au monde pour que ça marche. Faut que ta mère embarque. Si tu donnes quelque chose, ça fonctionne. Et puis, tu te sens fluffy à l’intérieur », constate Zoomba en enfournant ses toiles cirées. C’est la force du don et des rituels qu’on crée de toutes pièces, avec des chutes de pâtes ou de tissus.

Zoomba boulange aussi son pain juif un peu sucré, fabrique ses rondelles de savon à lave-vaisselle au borax et à l’acide citrique, coud ses t-shirts, patente ses Swifters pour épousseter, concocte un délicieux alcool avec les noyaux de cerises des arbres sur son terrain, fournit même l’escabeau aux voisins pour la cueillette, abrite des marmottes réfugiées urbaines sous son balcon.

« Si on marche par modèle, on est dans le trouble. Y’en n’a pas. C’est pas du communautaire organisé, c’est du communautaire entre amis. On réinvente la joie de vivre en ce moment. Quand tout le monde le fera, les politiques vont suivre. »

Pour Zoomba, tout part de la base pour grimper vers le haut. « Mais c’est pas parce que je suis désoeuvrée que je fais ça. J’ai ça d’épais à faire en ce moment, en plus de la préparation de Noël pis toute. Faire, fabriquer, zigonner, c’est un peu de liberté de gagné.

Un peu d’espace de tête pour penser et aussi un peu le fait de se dégager de l’obligation de courir, en procrastinant utile. Tu fumes du pot légal ? Moi, je gosse : même combat, presque », écrit-elle sur sa page Facebook.

C’est tout un rapport au temps qu’il faut lutiner et que nous propose cette Fée des étoiles des mal pris. Muter d’esclaves à maîtres chez nous, en nous. « En plus, je passe pour fine pis j’ai toujours de la compagnie, du monde le fun », conclut cette solitaire solidaire.

Le cadeau, il est là, et on peut le reproduire à l’infini. Le don comme ressource renouvelable, durable et totalement circulaire. En attendant l’Apocalypse, la fin de l’année ou une révolution, restera toujours ce lien d’humain à humain qui nous sauve un peu.

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